Le rideau est en lin grège, taché par le temps de petits points jaunes. À onze heures du matin, le soleil le traverse et tombe en flaque sur le parquet. La lumière, à l'arrivée, n'est plus blanche : elle a pris la couleur du tissu, un peu fatiguée, un peu douce, comme passée par le filtre d'une étoffe ancienne.
Les vieux rideaux n'éclairent pas la pièce : ils l'apaisent. Les rideaux neufs, plus propres, plus opaques, plus tranchants, font des chambres d'une netteté hostile. Les vieux, eux, laissent passer juste ce qu'il faut, et conservent dans leur trame une histoire de soleils qu'ils ont vus.
On hérite parfois de ces rideaux. Ils ne vont avec rien. On les pose, par expérience, sur la tringle du salon. Trois jours plus tard, le salon en est devenu autre : la lumière, à travers eux, a redessiné les couleurs des coussins, du tapis, du mur d'en face. On ne s'en plaint pas.
Le soir, lorsqu'on tire le rideau, on entend le frottement très léger des anneaux sur la tringle. C'est un bruit qui ne ressemble à aucun autre, qu'on n'a pas réentendu depuis l'enfance, et qui ferme la journée mieux qu'un mot dit à voix haute.