Colonne
XCV.

Les livres perdus

Mars 2028

Un livre prêté à quelqu'un — qui ? on ne sait plus — et qui n'est jamais revenu. La place qu'il occupait sur l'étagère reste, longtemps après, vacante. Les voisins ne se déplacent pas pour la combler. C'est une absence très précise, encadrée par deux dos qui se touchent presque sans se toucher.

Les livres perdus ont un statut particulier. Pas tout à fait disparus, pas tout à fait présents, ils continuent à compter dans la bibliothèque mentale qu'on tient à jour. On y pense en cherchant une citation, en parlant avec un ami. On ouvre la main vers l'étagère, le livre n'y est pas. On reste un instant à le chercher dans le vide.


On pourrait, bien sûr, le racheter. On le fait, parfois. Le nouvel exemplaire ressemble en tout au précédent, et pourtant il ne le remplace pas. Le précédent avait son pli, ses signets, ses passages soulignés au crayon. Le neuf est anonyme. On le pose à la place : le vide y reste, malgré la présence du livre.

L'autre solution est de laisser le vide. C'est, sans doute, plus juste. Le livre absent fait, dans la bibliothèque, le rôle d'un témoin. Il rappelle qu'on a prêté, qu'on a oublié à qui, qu'on a vécu ; et qu'à un certain moment, on a estimé qu'un livre, c'était fait, aussi, pour se perdre.