Un livre de poche, posé sur le banc d'un square, signet à la moitié. Personne autour. On s'approche, on hésite à le prendre. Le titre est doux, le nom de l'auteur familier. On s'assied à côté, sans y toucher, en se disant que le propriétaire reviendra peut-être.
Il ne reviendra pas. Les livres oubliés sur un banc ne le sont pas tout à fait par hasard : on est plus distrait qu'à l'ordinaire en sortant d'une bonne lecture, on se lève, on marche, on ne s'aperçoit qu'à dix mètres de l'oubli, on hésite, on se dit que cela vaut sans doute mieux. Le livre, en restant, fait peut-être une rencontre.
On finit par le prendre. L'usage de la page suivante donne une marque très précise du lecteur précédent : où il en était, à quelle vitesse il lisait, ce qui semblait l'avoir retenu. On ne va pas, à présent, le lire à sa place. On le prend chez soi, on le pose sur l'étagère. On attendra un jour où l'on ait, soi, la disponibilité que demande ce livre.
On se retourne, en quittant le square. Le banc, à présent, est vide. Aucune trace de l'incident. On part avec, dans le sac, un petit secret qui aura voyagé sans bruit du banc à l'étagère. On ne dira à personne, peut-être jamais, comment ce livre est arrivé chez nous.