Colonne
XCIII.

Les livres lus au mauvais âge

Février 2028

À quinze ans, j'ai lu un livre qu'on m'avait beaucoup recommandé, et qui parle des regrets d'un homme de soixante. J'en ai aimé la phrase ; je n'ai rien compris au reste. Le livre m'attendait. Je n'étais pas, à l'époque, en mesure de le lui dire.

Il existe pour chaque livre un âge où il vous trouve, et cet âge n'est pas toujours le premier auquel on le lit. Certains livres se réservent pour plus tard : lus trop tôt, ils ne fournissent qu'une histoire ; lus à temps, ils fournissent une expérience. La différence est immense.


On peut, par malheur, lire au bon âge un livre fait pour le mauvais — et l'on en sort déçu, sans savoir qu'on l'a manqué par excès de maturité. Inversement, un livre lu très jeune peut s'installer en nous comme une promesse : on saura, à trente ans, l'avoir lu trop tôt, et l'on aura, dans la mémoire, la place vacante qui appelle qu'on y revienne.

Je suis retourné à ce livre, l'an dernier. Quarante ans avaient passé. Il était, à présent, ce qu'il avait toujours promis d'être. J'ai mis l'exemplaire de mes quinze ans à côté du nouveau, sur l'étagère. Le premier garde la place de celui qui ne savait pas ; le second, celle de l'homme qu'il fallait devenir pour lire.