Colonne
XCIV.

Les livres jamais finis

Février 2028

Un marque-page glissé à la page 187. C'est là qu'on s'est arrêté. Aucune raison précise — un déménagement, un mois chargé, un autre livre arrivé entre-temps. Le livre est resté ouvert, en pensée, à cette page : on s'est promis d'y revenir. Trois ans ont passé. On n'y est pas revenu.

Les livres jamais finis composent, dans une bibliothèque, un petit cabinet à part. On les reconnaît à leur marque-page qui dépasse, presque toujours autour du tiers. Ce n'est pas qu'on ne les aimait pas ; on s'était même promis d'en parler à quelqu'un. C'est qu'à un certain moment, sans raison décelable, l'élan s'est cassé.


On regarde ces livres avec une affection un peu coupable. On les remet de côté pour les vacances. Les vacances arrivent ; on prend autre chose. Le livre, patient, retourne sur l'étagère. Il aura attendu encore. Il attend toujours.

Il est possible que certains livres soient faits pour rester inachevés. Ils auront fourni leurs cent quatre-vingt-sept premières pages, qui seront entrées dans nous d'une manière particulière, sans qu'on ait dû en supporter la fin. L'inachevé conserve, dans la lecture, un statut qu'on ne soupçonne pas : celui des choses qui pourraient encore arriver et qui, jusqu'au bout, n'auront pas eu lieu.