Colonne
XL.

Lire dans un train

Avril 2026

Le wagon vibre légèrement, à intervalles réguliers, sur les joints des rails. Le livre est posé sur la tablette, ou tenu à deux mains, calé contre les genoux. Au-dessus de la page, par la fenêtre, défilent des champs, des hangars, le pignon d'une ferme. On relève la tête une seconde, on retourne à la phrase.

Le train rend, à la lecture, une qualité particulière. On lit autrement : plus posément, sans qu'aucune sollicitation domestique vienne interrompre. La pièce, qui est ici un wagon, est entièrement consacrée à ce qui se passe entre la page et soi. Les autres voyageurs, occupés à leurs propres mondes, ne dérangent pas. Ils ajoutent, par leur présence silencieuse, à la concentration.


Certaines pages se lisent mieux en train qu'à la maison. Les passages descriptifs, surtout, qu'on aurait trouvés longs assis dans un fauteuil, prennent ici un rythme juste : la phrase coule comme le paysage, parfois interrompue par un tunnel, parfois ralentie par un ralentissement. On lit, et on est lu en même temps par ce qui passe dehors.

À l'arrivée, on relève la tête. On a parcouru cent pages, ou cinquante, ou trente — peu importe. La distance lue et la distance roulée se sont confondues. On descend du train comme on sortirait d'un livre : en gardant, pour quelques minutes, un peu de son climat collé à soi.