Une boutique étroite, trois piles de livres sur le comptoir, une chaise dépaillée pour le client qui veut s'asseoir. Le libraire est en chemise, lunettes sur le nez, en train de classer des bons de commande à la main. Il lève les yeux, sourit, retourne à son classement. Il sait que l'on regardera.
Les vraies librairies ne sont jamais bavardes. On y entre, on circule entre les rayons sans qu'on nous arrête, on prend un livre, on le repose. Aucun panneau lumineux n'annonce la nouveauté du mois. Les piles sont faites de mémoire : ce qui se vend bien depuis trente ans, ce que le libraire aime, ce qu'il défendrait s'il fallait, mais qu'il ne défend pas si on ne lui demande rien.
Quand on s'approche enfin avec un livre, il ne dit pas qu'on a bien choisi. Il prend le livre, regarde le prix au dos, encaisse, tend la monnaie. Si l'on s'attarde un instant, il dira peut-être trois mots — l'auteur est mort jeune, l'éditeur fait du beau travail, ce roman date d'avant la guerre. Ce ne sont pas des conseils : ce sont des saluts qu'il adresse, à travers nous, aux livres qui sortent.
On pousse la porte, le carillon tinte. Dans la rue, on tient son achat contre la poitrine comme on porterait un petit animal endormi. On reviendra la semaine prochaine, sans rien chercher de précis, juste pour passer devant les piles, vérifier qu'elles n'ont pas trop bougé, et repartir avec un autre livre dont on n'avait jamais entendu parler.