Colonne
CXXXIV.

Les lettres qu'on aurait dû écrire

Mai 2029

La lettre de remerciement, jamais envoyée, au professeur qui m'avait défendu en classe de troisième. La lettre à la voisine qui m'apportait des framboises, à l'été 1986. La lettre à un ami brouillé, qu'on aurait pu réconcilier d'un mot et qu'on a laissé partir sans rien dire. Toutes existent quelque part — pas écrites, pas postées, et pourtant pesantes.

Les lettres qu'on aurait dû écrire ne s'oublient pas avec les années. Elles s'aggravent. À chaque rappel, on se dit qu'il est trop tard, et l'on remet un cran plus loin. Le destinataire, parfois, est mort. La lettre devient alors impossible, et le regret se fige dans une forme définitive.


On peut, parfois, écrire quand même. Une lettre adressée à un disparu, expédiée à personne, gardée dans un tiroir. Ce n'est pas tout à fait la même lettre que celle qu'il aurait reçue ; elle est tout de même utile à celui qui l'écrit. Elle solde, pour lui seul, une dette qu'aucune autre forme d'écrit n'aurait su honorer.

Reste l'autre catégorie, plus dure : les lettres que l'on n'a pas écrites à des vivants qu'on pourrait encore atteindre. Il n'est jamais tout à fait trop tard pour ces lettres-là. Il faut seulement, pour les écrire, vaincre la honte d'avoir tant attendu. On y arrive rarement. Quand on y arrive, on se demande comment on a pu différer si longtemps.