Colonne
CXXXIII.

Les lettres qu'on a gardées

Mai 2029

Au fond d'un tiroir, une chemise en carton beige nouée d'un ruban. Dedans, une centaine de lettres : papier ligné, papier vélin, parfois une carte postale glissée entre deux feuilles. Les enveloppes ont gardé l'écriture, l'adresse, le timbre d'un pays parfois lointain. La chemise n'a presque jamais été rouverte depuis qu'elle s'est constituée.

On a gardé ces lettres sans qu'aucune ne soit, en elle-même, exceptionnelle. La plupart parlent de choses ordinaires : un voyage, un livre lu, une santé. Ce qu'on conserve, ce n'est pas l'information ; c'est la trace d'une présence — l'écriture penchée d'une grand-mère, le papier officiel d'un cousin, la marque très précise d'un homme qu'on a aimé.


On rouvre la chemise, parfois, à l'occasion d'un classement qu'on remet depuis dix ans. On en sort une, au hasard. On reconnaît la date au cachet, la pente du nom au dos. On lit. La voix de celui qui a écrit revient, intacte, par-dessus la page : pendant quatre minutes, on l'entend parler à nouveau.

On replie, on referme, on noue le ruban. La chemise, après cette ouverture, est exactement comme avant. Elle a, pourtant, été éveillée un instant. Elle attendra. Elle sait attendre.