Colonne
LXXVII.

Écrire une lettre qu'on n'enverra pas

Juin 2027

Une feuille blanche, un stylo, le nom du destinataire en haut à gauche. On écrit la première phrase sans précaution. La deuxième part toute seule. À la troisième, on s'aperçoit qu'on écrit, ce soir, comme on n'a pas écrit depuis longtemps : librement, sans surveillance, sans craindre la phrase fausse.

C'est qu'on sait, à l'avance, que la lettre ne partira pas. Cette certitude change tout. On peut dire ce qu'on n'aurait jamais osé dire en envoi réel — un reproche, une tendresse, un aveu, un regret. La feuille reçoit ; le destinataire, lui, ne lira jamais.


Les lettres qu'on n'envoie pas sont, paradoxalement, parmi les plus vraies qu'on ait jamais écrites. Une lettre destinée à arriver se calibre, se relit, s'amende. Celle qui ne partira pas n'a aucune pesée à faire. Elle ne ménage personne, pas même soi. Elle est la confidence sans témoin.

On la termine, on la signe — on signe vraiment, comme si elle devait partir. On la plie en quatre. On la range dans un tiroir. Des années plus tard, peut-être, on la retrouvera. On la relira sans la déchirer. On y reconnaîtra une voix qui aura été la sienne, à une heure très précise, et qu'aucune autre forme d'écrit n'aurait été capable de garder intacte.