Colonne
LIII.

Les inconnus qui lisent dans le métro

Juin 2026

Une femme, debout contre la porte du wagon, tient un livre de poche replié sur lui-même, dos cassé, comme on l'aurait fait pour gagner une main. Elle lit malgré les secousses, malgré la lumière mal placée, malgré le voisin qui parle fort. Sa concentration est une petite prouesse domestique que personne ne remarque.

On essaye toujours, en passant, de lire le titre. C'est une indiscrétion banale, presque charmante. On y arrive rarement : la couverture est repliée, le titre coupé en deux par un pouce, l'angle est mauvais. On glane une syllabe. On la garde sans savoir qu'en faire.


Les lecteurs du métro forment, dans la foule transportée, une espèce à part. Ils ne lèvent la tête qu'aux stations, pour vérifier le nom sur le quai, et la rebaissent aussitôt. Ils descendent en marquant la page d'un doigt ; sur l'escalier roulant, ils trouvent le moyen de lire encore deux lignes avant de sortir au jour.

Je me dis parfois qu'ils ont, sur ceux qui regardent dans le vide, un léger avantage : ils auront, à la sortie, vingt minutes de lus pour rien. Le tunnel ne leur aura rien volé. Ils en ressortent plus riches que le matin, d'une richesse à peine plus grande qu'une poignée de phrases — mais une poignée, c'est déjà beaucoup.