Colonne
VIII.

Les horloges arrêtées

Juin 2024

Dans la salle d'attente, l'horloge marque trois heures dix depuis sans doute plusieurs années. Les aiguilles, immobiles, ont fini par s'inscrire dans le décor, comme un détail décoratif que personne ne songe plus à corriger. Le secrétariat fonctionne à côté, à l'heure exacte, sans s'en préoccuper.

Une horloge arrêtée ne dit pas rien. Elle dit un instant qui s'est figé, et que la mécanique a oublié de quitter. À trois heures dix, un jour, la pile a faibli ou le ressort s'est cassé : cet instant, depuis, persiste contre le reste. On finit par y faire moins attention qu'à un mobilier ; mais il garde sa charge, en sourdine.


Il y a des maisons entières habitées par ces horloges-là. Au-dessus de la cheminée, dans le couloir, dans la cuisine : chacune fixe son propre moment, qui n'est jamais le bon. Elles forment ensemble une polyphonie d'heures fausses. Les habitants, à force, lisent l'heure ailleurs et n'y reviennent plus.

On se dit qu'il faudrait remettre la pile, ouvrir le boîtier, remonter le mécanisme. On ne le fait pas. Il y a, dans cette indolence, quelque chose qui ressemble à un accord tacite passé avec la pièce : ici, le temps n'est pas pressé d'avancer. Trois heures dix conviennent très bien.