Cinq heures du matin, la rue est encore noire. Une ampoule, à un troisième étage en face, est la seule lumière allumée. Quelqu'un, là-bas, se prépare un café. Le boulanger, plus bas, a déjà commencé sa journée — on voit la lueur de l'arrière-boutique à travers la grille tirée.
L'heure qui précède le lever du soleil n'appartient à aucune des deux journées qu'elle sépare. Elle est, à proprement parler, hors temps. Ceux qui la fréquentent — boulangers, livreurs, ceux qui ont mal dormi — la connaissent comme un pays à part. Les autres l'ignorent. Pour eux, la journée commence à six heures et demie.
C'est, pour qui veut bien la connaître, l'une des heures les plus pures qui existent. La ville est, alors, dans sa version la plus dépouillée. Aucun bruit ne vient brouiller les rares bruits qu'on y entend : un volet qui s'ouvre, un moteur qui démarre, le sifflement d'un train lointain. On marche dans la rue avec la sensation d'avoir une heure d'avance sur tous les autres.
Vers six heures et demie, le ciel commence à pâlir. La rue, peu à peu, s'éveille. À sept heures, la journée est lancée. Mais ceux qui ont vu l'avant — la part muette, la part nocturne encore — gardent, toute la journée, dans le pas, une légèreté supplémentaire que les autres n'auront pas.