Le soleil est tombé depuis vingt minutes, et la rue, en bas, baigne dans un bleu qu'aucune peinture ne sait imiter. Les façades, les pavés, les vitrines fermées : tout est trempé dans cette même teinte, ni nuit ni jour, qui dure dix minutes et puis s'éteint.
L'heure bleue ne se prévoit pas avec exactitude. Elle dépend du temps qu'il a fait, de la saison, d'un nuage placé là plutôt qu'ailleurs. Quand elle vient, on lève la tête presque sans le décider. On ralentit le pas. Les conversations baissent d'un demi-ton. C'est l'instant où l'on sent, sans le formuler, que la journée fait place.
Les fenêtres, à cet instant, ne sont pas encore éclairées partout. Quelques-unes, allumées tôt, font des taches jaunes très douces dans la masse bleue. Une silhouette s'y dessine parfois, penchée sur un évier ou sur une table. Le passant, en bas, est admis, pour une seconde, dans une intimité qui ne lui appartient pas.
Puis tout s'allume, et l'heure bleue disparaît. La nuit a commencé. Personne, autour de soi, n'a vraiment remarqué le passage ; c'est l'un de ces phénomènes qui demandent, pour exister, qu'au moins quelqu'un les ait vus. On le glisse, en silence, dans le compte secret des bonheurs de la semaine.