Une armoire normande, trois mètres de haut, deux portes massives à panneaux sculptés. Elle est arrivée par camion il y a six ans, à la mort d'une tante. On a démonté une cloison pour la faire passer. Depuis, elle occupe un mur entier de la chambre du fond. On y range les draps qu'on n'utilise plus.
Hériter d'un meuble est, parfois, une charge plus qu'un don. On ne pouvait pas refuser — la tante y tenait, la cousine voulait s'en débarrasser, personne d'autre dans la famille n'avait la place. On a dit oui. On a, en réalité, accueilli un meuble dont on n'a pas besoin, qui ne correspond ni à l'appartement ni à l'époque, et qui pèse, du fond du couloir, plus lourd qu'on ne s'y attendait.
Le problème n'est pas l'objet en soi : c'est l'impossibilité affective de le laisser partir. Le donner reviendrait à effacer la tante. Le vendre est pire. Le détruire, impensable. On le garde, on le polit deux fois par an, on s'arrange autour. Il a, dans la maison, plus de droits que beaucoup de meubles qu'on a achetés soi-même.
Le jour où, dans vingt ans, il faudra nous-mêmes la transmettre, on hésitera. Aucun cousin n'en voudra. Aucun antiquaire ne la prendra pour ce qu'on espère qu'elle vaut. Il faudra, peut-être, se résigner à la laisser partir. On le saura déjà. On le sait, en réalité, depuis qu'elle est arrivée.