Six heures du soir. La baguette achetée le matin attend sur la table, à demi recouverte d'un torchon. On en coupe un morceau d'un geste rapide, on le mâche en attendant que le reste cuise. La croûte a pris, depuis les heures de matinée, une dureté plus franche, et la mie a légèrement séché. Le pain n'est plus tout à fait le même.
Le pain du matin est une promesse. Le pain du soir est une compagnie. Il a vieilli avec la journée, supporté les courses, attendu sur la table pendant qu'on travaillait. Il a, dans son goût, une fatigue qui lui va bien. On le préfère, parfois, à celui de l'aube.
Coupé à la main, sans plus de cérémonie, il se mange debout devant l'évier en regardant la nuit tomber sur le jardin. Pas besoin de beurre, pas besoin de fromage. Le pain seul suffit. Il rappelle, sans qu'on l'invite, des gestes de paysannerie qu'on n'a jamais pratiqués mais qui demeurent inscrits quelque part en nous.
Le lendemain matin, ce qu'il en reste sera dur, presque inutilisable pour la tartine, juste bon pour la soupe ou le pudding. On le mettra de côté. Le pain aura passé, en vingt-quatre heures, par toutes les saveurs qu'un pain peut avoir.