Le pull est trop large depuis quinze ans. Le col est détendu, la laine a bouloché. On ne le met plus. On le sort, parfois, on le regarde, on le replie. Il retourne dans le tiroir. On ne l'a, à aucun moment depuis dix ans, sérieusement envisagé de le jeter.
Le pull avait appartenu à mon oncle, mort jeune. Il n'a pas de valeur autre que celle-là. Personne ne le porterait, à présent. Personne n'en voudrait, dans un vide-grenier. Pourtant, il occupe, dans le tiroir, une place que je n'envisage pas de libérer.
Ces objets-là forment, dans chaque maison, un petit fonds tacite. Une montre qui ne marche plus. Un foulard d'une couleur qu'on ne porte pas. Une statuette laide qu'on a héritée d'une grand-mère. Aucun ne sert à quoi que ce soit. Tous, pourtant, sont protégés par une consigne intérieure qu'on n'aurait pas besoin d'expliquer.
Garder par fidélité n'est pas tout à fait garder pour soi. C'est garder pour celui qui ne peut plus garder lui-même. Le pull, dans le tiroir, est là à la place de mon oncle. Le jour où je le donnerai, ce sera comme si je le perdais une seconde fois. Je le sais. Je le garde.