Colonne
LXI.

Les femmes qui tricotent dans le train

Octobre 2026

Sur la banquette d'en face, deux aiguilles d'acier croisent un fil de laine bleu nuit. Les doigts de la femme avancent sans regarder, à une vitesse régulière, presque indifférente. La pelote, posée sur ses genoux dans un petit sac de toile, tourne légèrement à chaque maille. Le wagon bouge ; le tricot non.

C'est un travail qui ne demande pas le regard. Elle lit l'instant, par la fenêtre, sans cesser de tricoter. Une vallée passe, un viaduc, une gare ignorée. La maille suivante vient quand même, sans qu'aucun calcul l'ait précédée. Le tricot connaît le chemin du tricot.


On dit que ce métier des doigts repose la tête. C'est sans doute moins exact que cela : il occupe une part précise de l'attention, et laisse les autres parts libres. La femme tricote, regarde dehors, écoute une voix dans un casque, et elle est, en même temps, à trois endroits.

Le train arrive en gare. Elle pique les aiguilles dans la pelote, glisse le tout dans son sac, descend. L'ouvrage, qui aura grandi pendant le trajet d'une bonne main, attendra patiemment le prochain. Il existe ainsi, par tout le pays, une trame ininterrompue : à chaque heure du jour, dans un train ou dans un autre, une femme avance la sienne.