Colonne
XLV.

La fatigue heureuse

Mai 2026

Sept heures du soir, on s'assied sur la chaise de l'entrée, le dos contre le mur. Les jambes pèsent comme on n'imaginait pas qu'elles pesaient. Les chaussures sortent du pied avec un soulagement à part. On reste là, sans rien dire, et l'on s'aperçoit, peu à peu, qu'on est très bien.

Il existe deux fatigues. Celle qu'on rapporte d'une journée passée à se débattre — réunions inutiles, attentes en file, transports difficiles — qui ne laisse rien d'autre qu'une lourdeur sourde. Et celle, infiniment plus rare, qu'on rapporte d'une journée de marche, de jardinage, de chantier : une fatigue qui tient le corps en bonne place et lui rend, contre toute attente, une légèreté.


La fatigue heureuse a l'odeur du dehors. Elle garde, dans les vêtements, un peu de l'air où l'on a passé la journée — feuilles mouillées, foin coupé, sciure, sel marin. On hésite à se changer tout de suite : on voudrait que cet air dure encore un peu dans la pièce où l'on rentre.

On finira par se laver, par manger, par s'endormir tôt d'un sommeil de plomb. Mais avant cela, on reste assis dans l'entrée à ne rien faire, à regarder ses mains qui ont travaillé et qui se reposent. C'est une heure qui ne ressemble à aucune autre, et qu'aucune commodité moderne n'a appris à remplacer.