Colonne
LXXXV.

Faire un lit d'hôtel

Octobre 2027

La femme de chambre pousse la porte d'un coup d'épaule, le chariot derrière elle. Le lit, défait, garde la forme creuse du dormeur. Elle retire les draps avec une économie de mouvements qu'aucune méthode n'enseigne : c'est le métier, simplement, fait depuis vingt ans.

Faire un lit d'hôtel n'est pas seulement remettre en ordre. C'est effacer une nuit. Les draps repliés au pied, l'oreiller battu, la couverture tendue à angle droit : chacun de ces gestes retire un fragment de la présence qu'il y avait là quelques minutes plus tôt. Quand elle ressort, dans dix minutes, la chambre aura oublié son occupant.


C'est un métier qui exige une certaine indifférence. On entre dans l'intime d'inconnus, on voit le verre à demi bu, le livre tombé près de l'oreiller, le mouchoir froissé ; on ne s'arrête sur rien. La chambre doit être prête pour quelqu'un d'autre dans deux heures. La précédente vie n'a pas le temps d'être interprétée.

Elle replace la dernière touche — la serviette pliée en triangle sur l'oreiller, la corbeille vidée. Elle referme la porte. La chambre, à présent, attend. Quelqu'un, ce soir, posera son sac au pied de ce lit refait, sans soupçonner combien d'occupants y ont précédé, combien de matins effacés ont rendu cette neutralité possible.