Colonne
XIV.

Les escaliers de service

Février 2025

Derrière la cuisine, une porte étroite ouvre sur un escalier raide, peint d'un gris triste. Les marches sont en bois, usées en leur milieu par cent ans de pas. Une corde, le long du mur, tient lieu de rampe. La lumière vient d'un vasistas crasseux, en haut, qu'on n'ouvre jamais.

Cet escalier ne mène à rien d'important : à une cave, à un grenier, à un palier de bonne aujourd'hui désert. Il a été conçu pour ceux qu'on ne devait pas voir — porteurs d'eau, livreurs, domestiques. Il continue d'exister longtemps après que sa fonction a disparu, comme un mot d'une langue oubliée qui reste imprimé dans une grammaire.


On y prend, parfois, un détour. L'escalier principal, avec ses moulures et ses tapis, demande qu'on se tienne droit. L'escalier de service, lui, laisse respirer. On y descend les marches deux par deux, on entend résonner ses pas, on sent l'odeur faible du bois ciré et de la poussière. C'est, dans la maison, le seul lieu où l'on est encore un peu seul.

Quand on referme la porte derrière soi, on retrouve les pièces éclairées, les voix, les meubles. On a fait, pour cinq minutes, une petite incursion dans la part discrète de la maison. Personne ne s'en aperçoit. C'est précisément ce qu'on cherchait.