Une photographie, à huit ans, prise dans la cour de l'école. Je regarde l'objectif sans sourire, l'air un peu sérieux pour un enfant. Le pull bleu marine, le pantalon trop grand. Je connais ce visage ; je n'arrive plus tout à fait à habiter ce corps. Quelqu'un d'autre, à ma place, semble me regarder depuis la photo.
L'enfant qu'on a été devient, avec les années, une figure de plus en plus tierce. Pas tout à fait nous, plus tout à fait nous. À vingt ans, on s'y reconnaissait encore. À soixante, on regarde la photo avec la tendresse un peu lointaine qu'on aurait pour un petit cousin disparu jeune.
On lui voudrait, parfois, dire quelque chose. Lui annoncer que telle peur, qui le préoccupait à huit ans, n'aboutirait à rien ; que tel chagrin, plus tard, passerait. Lui souffler de ne pas s'attarder sur tel détail qui, finalement, n'aura pas compté. Mais l'enfant, sur la photo, ne nous entend pas. Il continue de regarder l'objectif, sérieux, sans rien attendre.
On range la photo. On retourne à la vie d'aujourd'hui. L'enfant, dans le tiroir, attend qu'on rouvre l'album. Il aura, dans dix ans, un visage encore plus tiers. À la fin, on ne saura presque plus le reconnaître. Il sera devenu, à proprement parler, un autre.