Les cafés bondés font la réputation des villes ; les cafés vides, eux, en font la mémoire. On y entre à des heures que personne ne défend : le milieu de l'après-midi, le lundi matin, ce moment incertain qui précède la fermeture. Un patron lève les yeux, replie son journal, demande sans empressement ce qu'on prendra.
L'usage exact d'un tel lieu est difficile à formuler. On n'y vient pas vraiment pour boire, ni pour lire, ni pour écrire : ces tâches s'y accomplissent par surcroît, comme on respire en marchant. On y vient surtout pour habiter, l'espace d'une heure, un endroit que personne ne réclame. La ville se poursuit dehors, indifférente. On la regarde passer sans qu'elle nous demande rien.
Les villes les plus vivantes sont celles qui ménagent encore, ici ou là, ces poches de silence. On peut traverser une capitale entière sans en trouver une seule : tout est plein, tout fonctionne, tout produit. Les rares cafés vides qui subsistent sont alors comme ces clairières au milieu d'une forêt trop dense : on les découvre presque par accident, et l'on s'y arrête un peu plus longtemps que prévu.
Je suis convaincu qu'il existe, pour chaque ville, un café de cette espèce. Le sien. Celui qu'on finit par appeler, à mi-voix, « mon café », sans jamais oser le dire à son propriétaire. On y va peu ; on y va bien. Le jour où il ferme, on perd quelque chose qu'on ne savait pas posséder.