Colonne
LXIX.

Le goût de l'eau du robinet ailleurs

Février 2027

On remplit un verre au lavabo d'une chambre louée pour une nuit. On boit. L'eau n'est pas celle de chez soi. Elle a un goût plus minéral, plus sec, ou bien plus doux, ou bien légèrement chloré — difficile à dire. On s'arrête, on regarde le verre. Le voyage commence ici, dans cette gorgée qu'aucun guide n'aura annoncée.

L'eau du robinet est, dans chaque ville, un fragment du territoire. Elle a traversé des roches que l'on ne verra pas, longé des champs, séjourné dans des réservoirs. Elle porte, dans son goût, les nappes profondes du pays. Ceux qui y habitent ne la sentent plus ; le voyageur, lui, la reconnaît à la première gorgée.


Certaines villes ont une eau de mémoire — celle qu'on retrouve, des années après, en y revenant pour deux jours, et qui rend l'enfance plus présente qu'aucune photographie. D'autres ont une eau qu'on n'aime pas et qu'on dilue, par défense, dans un sirop quelconque. Il existe, partout, un goût local de l'eau : c'est le premier souvenir, le plus fiable, qu'on garde d'un lieu.

On repose le verre. Le matin, on boira un autre verre du même robinet, et l'on s'apercevra que le goût, déjà, s'est atténué. C'est qu'on s'y est fait. Encore quelques jours, et l'on ne le sentirait plus. On part avant.