Ce matin, en versant le café, je me suis rappelé que la cuisine de la maison de vacances avait, au-dessus de l'évier, un petit carreau de faïence bleue représentant un voilier. Je n'y avais pas pensé une seule fois depuis 2001. La maison a été vendue il y a vingt-quatre ans. Le carreau, à présent, est dans une cuisine que je ne verrai jamais.
La mémoire ne classe pas par ordre d'importance. Elle classe par associations qu'elle est seule à connaître. Le carreau de faïence est revenu, ce matin, à cause d'un certain angle de lumière sur le carrelage actuel. Le voisinage a suffi. Trente ans de carreaux invisibles ont cédé en une fraction de seconde.
Ce qui frappe, c'est la précision du retour. Pas seulement le voilier — la couleur du joint blanc autour, la petite ébréchure dans le coin droit, la tache de calcaire à la base. Tout est revenu intact, sans avoir vieilli. La mémoire avait gardé le détail comme si, depuis trente ans, elle l'avait, en silence, dans une pièce qu'on n'ouvre pas.
Maintenant qu'il est revenu, il ne repartira plus. Je l'aurai, désormais, comme une image disponible à toute heure. La nouvelle cuisinière, qui possède la maison, ne sait pas qu'un inconnu, à mille kilomètres, se souvient ce matin du carreau au-dessus de son évier — et lui sait, mieux qu'elle, l'angle exact où la tache de calcaire commence.