Une demi-douzaine de crayons fraîchement taillés, posés en éventail sur la table : il y a là un plaisir de tableau hollandais. La mine est noire, vive, encore légèrement grasse. Le bois sent la résine. On n'a, dans l'instant, rien à écrire ; on les taille pourtant.
C'est un geste qu'on hérite. Le taille-crayon tourne, les copeaux tombent en spirale dans le creux de la paume, l'odeur monte. On retire la pointe, on souffle. On vérifie, du bout de l'ongle, qu'elle est franche. Cela demande trente secondes et l'on en sort apaisé, sans très bien savoir pourquoi.
Un crayon taillé est une promesse d'attention. Il attend qu'on prenne la peine de regarder quelque chose et de le dire en peu de mots. Le stylo coule de lui-même ; le crayon, lui, exige qu'on appuie. Il y a, dans cette légère résistance, une honnêteté que les outils plus commodes ne connaissent pas.
On les range pointe en l'air dans un pot de grès. Au cours de la journée, le regard y revient. On en saisit un, on l'utilise une fois, on le repose. Le soir, la pointe est juste un peu plus courte ; et c'est, à sa très petite échelle, la mesure du jour qui a passé.