Colonne
XV.

Les cours intérieures

Mars 2025

On franchit la porte cochère, on traverse un couloir sombre, et l'on débouche brusquement dans un carré de lumière où poussent deux platanes. La rue, à dix mètres derrière, semble se taire d'un coup. Les fenêtres des étages s'ouvrent, ici, sur un silence qu'aucune façade ne devine.

Les cours intérieures sont la chambre secrète des villes. Elles tiennent, au milieu des immeubles, une réserve d'air et de silence dont la rue ne soupçonne rien. Un vélo appuyé contre un mur, une poubelle, un seau retourné, parfois une vasque où trois géraniums survivent : rien de spectaculaire, et c'est exactement leur charme.


On y entend, mieux qu'ailleurs, les bruits ordinaires d'un immeuble. Une cuillère contre une tasse au troisième, une radio lointaine, le claquement d'un volet, un enfant qui appelle. Ces sons, dispersés à l'extérieur, se rassemblent dans la cour comme dans une caisse de résonance. On se tient là, immobile, à écouter respirer la maison qu'on habite.

Il existe des villes entières dont on ne connaît rien tant qu'on n'a pas vu leurs cours. On peut y vivre dix ans sans y être jamais entré. Le jour où la porte cochère cède sous la main, où l'on traverse, où l'on découvre le platane et la vasque, on comprend qu'on habitait, sans le savoir, à côté de l'essentiel.