Il vient dîner pour la première fois depuis 2018. Douze ans. À table, on commence par les nouvelles — le travail, les enfants, la mère qui est partie. Puis, au dessert, sans qu'on l'ait décidé, l'un de nous deux relance un sujet qu'on n'avait pas fini en 2018. La phrase rouvre le sujet exactement à l'endroit où il s'était interrompu.
Certaines conversations ne meurent pas : elles s'endorment. On en ferme un chapitre ; on en ouvre un autre dix ans plus tard, à la page suivante. Aucun des deux n'a oublié où l'on en était. L'autre nous est, sur ce sujet précis, plus présent que beaucoup d'amis qu'on voit toutes les semaines.
Il faut, pour entretenir une conversation de ce type, qu'elle ait été, à l'origine, vraiment partagée. Les conversations légères ne se rendorment pas : elles s'éteignent. Celles qui traitent de quelque chose que l'on cherche tous les deux, à tâtons, peuvent attendre. La question reste ouverte ; l'un de nous deux, un jour, en aura une nouvelle pièce ; il la rapportera.
On se quitte vers minuit. On se promet de ne pas attendre dix ans la prochaine fois. On sait que ce sera probablement quatre, ou sept. Cela ne change rien. La conversation, à présent, est de nouveau en cours. Elle attendra le prochain dîner sans nous reprocher de l'avoir laissée.