Colonne
CLXXIV.

Une conversation entendue sans le vouloir

Novembre 2030

Dans le train, deux dames sont assises derrière moi. La cloison de plastique ne sépare pas grand-chose. J'ouvre mon livre. Elles parlent, à voix mesurée, d'une histoire familiale qui me parvient en fragments. Un frère qui a coupé les ponts. Une petite-fille qu'on ne voit plus. Une lettre qu'on n'a jamais ouverte.

Je n'écoute pas ; j'entends. Ce n'est pas la même chose. Je relis trois fois la même phrase de mon livre sans en saisir le sens. Derrière, l'une des deux dit, très doucement :

— Il n'y a pas de mauvais moment pour ça ; il n'y a que des moments qu'on choisit.


Je n'apprendrai jamais de quoi il était question. La conversation se poursuit, bifurque vers la météo, puis vers une recette. Je referme mon livre, je regarde par la fenêtre. La phrase, elle, reste. Elle n'était pas pour moi ; elle me sera utile peut-être davantage qu'à celle à qui elle était adressée.

À l'arrivée, les dames descendent en premier. Je ne vois que leur dos. Une casquette noire, un foulard rouge. Elles s'éloignent dans le couloir, et je les perds dans la foule du quai. Je ne saurai jamais à laquelle des deux la phrase appartient.