Colonne
CLXIII.

Le coin de table où l'on travaille

Juin 2030

Quarante centimètres sur cinquante. Une lampe de fonte verte, un encrier vide qui sert à poser le stylo, un cahier ouvert, une tasse à demi vide. C'est, dans la maison, le territoire le plus exigu que j'occupe. C'est aussi celui où je passe le plus d'heures.

On a, parfois, un bureau spacieux ailleurs. Une grande table, un fauteuil tournant, des étagères avec les livres bien rangés. On y va peu. Le travail, au bout du compte, se fait sur ce coin de table — celui de la cuisine, celui du salon, celui de la chambre du fond — où l'on s'est installé un jour par hasard et où l'on s'est plu sans le décider.


Ce coin a une géographie qu'aucun visiteur ne devinerait. La tasse va à droite parce que la main droite est moins distraite que la gauche. Le cahier est légèrement de biais pour que le poignet ne souffre pas. La lampe penche du côté qui ne fait pas d'ombre sur la page. Tous ces détails, ajustés au millimètre par l'usage, n'apparaissent dans aucun manuel d'ergonomie.

Le bureau, dans la pièce d'à côté, attend toujours. Il sera là demain. On lui rendra visite, peut-être, pour signer un papier ou ranger un document. Le travail vrai, lui, retournera dans ses quarante centimètres sur cinquante, à côté de la tasse, sous la lampe verte.