On étale un vieux journal sur le carrelage. On sort la boîte ronde en métal, le chiffon doux, la brosse à poil rude. On retire les lacets. Les chaussures, posées devant soi, ont la mine fatiguée de la semaine. On commence par la droite, sans raison particulière.
Cirer ses chaussures est l'un des soins les plus modestes qu'on puisse encore donner à un objet. On applique la cire d'un mouvement circulaire, lent, qui couvre le cuir d'une couche grasse. On attend deux minutes pour que cela pénètre. On brosse, ensuite, d'un geste plus vif, jusqu'à ce que la chaussure prenne ce reflet mat et profond qu'aucun produit instantané n'imite.
Ce travail a sa cadence : dix minutes par paire, ni plus, ni moins. Pendant ces dix minutes, on n'a pas à parler, à répondre, à décider. On regarde le cuir reprendre sa souplesse, le talon retrouver sa couleur. La main, à force, sait ajuster la pression.
Une fois terminé, on remet les lacets. Les chaussures, posées côte à côte près de la porte, semblent plus jeunes. On va les chausser demain matin et l'on aura, dans le pas, une petite assurance supplémentaire dont personne ne saura d'où elle vient.