Colonne
CLVI.

Les choses qu'on n'ose pas jeter

Mars 2030

Une vis sans pareille, gardée depuis un déménagement, on ne sait plus de quel meuble elle a été retirée. Trois piles à demi vides — peut-être qu'elles serviront à une télécommande. Un bouchon de bouteille en liège, encore bon. Une enveloppe vierge d'un format inusité.

Le tiroir où ces choses s'accumulent est, dans toute maison, le tiroir des hésitations. On les y dépose en sachant très bien qu'on ne s'en servira sans doute jamais. Mais le geste de les jeter coûte, à chaque fois, un effort minuscule qu'on remet au lendemain. Et les choses s'entassent à la vitesse exacte où on les remet.


De temps à autre, on entreprend un tri. On vide le tiroir sur la table. On évalue chaque objet. La vis ne va à rien : à la poubelle. Les piles sont mortes : à la poubelle. Le bouchon : après hésitation, à la poubelle. À la fin de l'opération, le tiroir est presque vide, et l'on se sent, brièvement, libre.

Trois mois plus tard, le tiroir est à nouveau plein. C'est qu'il a, dans la maison, une fonction qu'aucun rangement ne saurait remplacer : il accueille ce que la décision sérieuse n'a pas encore tranché. Tant qu'il existe, on n'a pas à choisir. C'est, peut-être, ce qu'il offre de plus utile.