Colonne
CXXXI.

Les chansons qu'on ne parvient pas à situer

Avril 2029

Quelques notes, dans une rue, par la fenêtre ouverte d'une cuisine d'un premier étage. On s'arrête. On connaît cet air, on le connaît même très bien — mais d'où ? On reste là, à attendre la suite, à chercher dans la mémoire qui ne livre rien.

Certaines chansons nous arrivent ainsi, par fragments, dans la rue ou dans un magasin. Elles n'ont pas de titre, pas d'auteur, pas de date. Elles ont seulement une cadence et trois mots qu'on retient. Elles tournent à l'intérieur sans qu'on puisse les remettre en place.


On rentre chez soi, on se les chante à mi-voix. Aucun nom ne revient. Pendant plusieurs jours, l'air persiste, comme un visiteur qui aurait oublié de partir. On le demande à un ami, à un autre : aucun ne le reconnaît. La chanson devient, à elle seule, un petit mystère privé.

Et puis, un soir, sans crier gare, le titre remonte. On l'avait apprise à dix ans, à l'école. La maîtresse la chantait au piano. Quarante ans avaient passé, et la chanson nous attendait — pas dans la mémoire des chants, mais dans celle des matins d'école, où il avait fallu, pour la retrouver, qu'on cesse, simplement, de la chercher.