La chambre de la rue Pasteur, à vingt ans, avec son papier peint à grosses fleurs jaunes. Celle de la rue Daubigny, sous les toits, où il faisait quarante degrés en juillet. Celle où la fenêtre donnait sur une cour d'école et où les récréations rythmaient les matins. Je les ai toutes quittées. Aucune n'a été démolie : elles existent encore, quelque part, sans moi.
On loue, dans une vie, plus de chambres qu'on ne possède de maisons. Elles s'accumulent dans la mémoire comme une petite ville intérieure, dont on est seul à connaître le plan. Chacune garde, à l'écart de tout le reste, une période précise — un travail, un amour, une saison de pluie. On y a peint, peut-être, un mur. On y a placé deux ou trois meubles. Au moment de partir, on a tout démonté.
Ce qui reste de ces chambres, ce n'est presque jamais un objet. C'est une lumière particulière au matin. La pente exacte d'un toit vue par la fenêtre. Le bruit d'un radiateur qui se mettait en route à six heures et demie. Ces détails, si modestes qu'on n'aurait pas su les nommer à l'époque, sont les seuls qui survivent.
D'autres y habitent à présent. Ils ont, sur le radiateur, posé leur propre théière. Ils ont mis ailleurs leur lit. La chambre les sert, eux, comme elle nous a servis. Elle ne se souvient de personne. C'est son honnêteté.