Colonne
XI.

Les chaises dépareillées

Novembre 2024

Autour de la table, six chaises, dont aucune n'appartient au même service. Une chaise paillée, une chaise de bistrot, deux chaises plus hautes au dossier verni, une chaise d'enfant que personne n'utilise plus, et celle qu'on ne sait pas nommer, en bois clair, peut-être héritée. Ensemble, elles forment quelque chose qui ressemble à un foyer.

On essaye, au début, d'avoir une salle à manger cohérente : six chaises identiques, achetées en une seule fois, alignées comme une garde militaire. Cela dure une saison. Puis l'une se casse, on remplace par ce qu'on trouve ; une autre vient d'un grenier, une autre d'un voisin qui déménageait. Au bout de quelques années, la table est entourée d'une assemblée modeste et hétéroclite.


Ce désordre raconte mieux qu'un mobilier neuf. Chaque chaise vient de quelque part — souvenir d'une période, geste d'une amitié, achat de hasard un samedi de marché. On les reconnaît au premier coup d'œil ; on sait laquelle grince, laquelle blesse les reins, laquelle prend tout l'invité un peu lourd.

Quand on reçoit, on les rapproche sans gêne. Personne ne s'étonne. On dirait, à les voir réunies, qu'elles se sont retrouvées par hasard, et qu'elles ont décidé, ce soir, de se mettre d'accord.