Colonne
LVIII.

Ceux qui sifflent dans la rue

Septembre 2026

Un homme passe sous la fenêtre, en sifflotant un air léger qui ne ressemble à aucun air précis. Il marche d'un bon pas, mains dans les poches, le manteau ouvert. Le sifflement s'éloigne, dévie au coin de la rue, disparaît avec lui. On reste debout à la fenêtre, surpris d'avoir entendu cela.

Les siffleurs des rues sont, sans qu'ils le sachent, les bienfaiteurs des piétons. Ils ne sifflent pas pour qu'on les entende : ils sifflent pour se tenir compagnie. Le passant qui les croise reçoit, en passant, un petit cadeau qu'aucune politesse n'oblige à rendre. On sourit intérieurement ; on poursuit son chemin.


Il y avait, dans certains quartiers, des hommes qu'on reconnaissait à leur sifflement avant de les reconnaître à leur visage. Le maçon de la rue d'en face sifflait toujours la même mélodie en venant prendre son café à six heures et demie. Les voisins, sans le voir, savaient qu'il passait. C'était l'horloge la plus fiable du matin.

Il en reste, sans doute, mais on les entend moins. Beaucoup ont les oreilles bouchées par des écouteurs qui leur servent leur musique en direct. Le sifflement, qui se compose en marchant, à partir de rien, demande un silence intérieur que peu de gens consentent encore à supporter. Quand on en croise un, on s'arrête presque pour le saluer.