Il y a, dans une vie, une douzaine de personnes qu'on a vues souvent, puis moins, puis plus du tout. Pas de brouille — la rupture est plus discrète que cela. Un déménagement, un changement de travail, un enfant qui occupe les soirées. On se télégraphie un mot pour les anniversaires. On se promet de se voir. On ne se voit pas.
Cette catégorie de gens, qu'on a aimés sans le décider et qu'on a perdus sans le vouloir, est l'une des plus mélancoliques de l'âge mûr. Ils ne sont pas morts. Ils existent, à dix kilomètres ou à mille, et il suffirait de pousser une porte pour les retrouver. On ne la pousse pas.
Quand on les croise par hasard, dans une rue, à un mariage, on est sincèrement heureux. On se promet, à nouveau, de se voir. La promesse est sincère sur le moment. Trois mois plus tard, on l'a déjà oubliée. La vie, qui a ses pesanteurs, ne s'en émeut pas.
Ce qui reste d'eux, à la longue, n'est pas tout à fait un souvenir : c'est une habitude perdue. On garde, dans une part profonde, leur présence comme une option qu'on aurait pu exercer. Cette option, on ne l'a pas exercée. Eux, peut-être, pensent la même chose de nous, au même moment, dans une autre cuisine.