Colonne
CXCVI.

Ce qu'on apprend tard

Juin 2031

J'ai appris à laver une casserole en métal sans la rayer à cinquante-deux ans. Quelqu'un, par hasard, m'a montré. Une éponge plate, mouvement circulaire, eau tiède. Cela tient en quinze secondes. Pendant trente-cinq ans, j'avais frotté n'importe comment, et abîmé je ne sais combien de fonds.

Beaucoup de choses simples ne s'apprennent que tard. Comment plier une chemise pour qu'elle ne se froisse pas. Comment fermer un bocal pour qu'il ne ressorte pas le couvercle. Comment couper un oignon sans pleurer. Quelqu'un, à un moment, vous montre, et l'on s'aperçoit que la chose, qu'on contournait depuis l'enfance, ne demande qu'un geste précis qu'aucun manuel n'enseigne.


Pourquoi si tard ? Sans doute parce que ces savoirs ne se demandent pas. On n'imagine pas, à trente ans, qu'il y a une bonne manière de laver une casserole : on en a une mauvaise, on s'en est arrangé, on n'envisage pas qu'elle puisse être améliorée. Il faut le hasard d'un voisin de cuisine, ou d'une remarque en passant, pour que le geste juste arrive.

L'apprentissage tardif a sa douceur particulière. On n'a pas le temps d'en faire l'usage des cinquante ans qui sont devant nous ; on en aura, peut-être, vingt. Tant pis. Les casseroles, à présent, restent en bon état. C'est, par-dessus le marché, un compagnon de plus pour la fin du chemin.