Colonne
IV.

Les carnets jamais remplis

Février 2024

Sur une étagère, alignés comme une petite troupe inutile, attendent les carnets commencés. Quatre pages écrites, parfois six ; puis cent quatre-vingts pages blanches dont la blancheur a fini par devenir un objet à part entière. Le papier a légèrement jauni sur la tranche. La couverture, elle, garde l'éclat du premier jour.

On les a achetés avec une intention précise : tenir un journal de voyage, recueillir des phrases lues, noter les rêves. L'intention a duré le temps qu'il fallait pour traverser la papeterie et rentrer à la maison. Trois ou quatre soirs encore, l'enthousiasme tient. Puis le carnet glisse sous une pile, et la pile s'épaissit autour de lui.


On les a longtemps regardés comme des promesses non tenues. C'est leur faire trop d'honneur. Un carnet vide n'accuse personne : il témoigne seulement qu'à un moment donné, on a cru pouvoir devenir un peu plus attentif au monde. Cette croyance, même brève, valait la peine d'être faite.

Je les garde tous. J'en commence parfois un nouveau, en sachant très bien qu'il rejoindra les autres. Ce n'est pas un échec — c'est un usage. Il existe des objets dont la fonction véritable est d'être achetés, ouverts une fois, et déposés en silence sur une étagère où ils continueront de promettre.