Colonne
CXLIX.

Les cahiers de cuisine manuscrits

Décembre 2029

Un cahier d'écolier à couverture noire, attaché par un élastique fatigué. À l'intérieur, l'écriture d'une grand-mère — une encre violette, par endroits étouffée par une tache d'huile ou de jaune d'œuf. Chaque recette tient en dix lignes, sans aucune indication de durée ni de température. Tout est supposé connu.

Les cahiers de cuisine manuscrits sont, par leur silence même, des documents précieux. Une recette y suppose un cuisinier expérimenté, à qui l'on n'a pas besoin de tout dire. « Verser du sucre à l'œil. » « Cuire jusqu'à ce que cela soit bien. » Ces formules, qui désespéreraient un livre publié, suffisent à qui a vu faire le plat depuis l'enfance.


On y trouve aussi, dans les marges, des annotations qui ne sont pas des recettes : une adresse, le nom d'une fleuriste, le numéro d'un dentiste, parfois un poème transcrit. Le cahier de cuisine déborde de son office. Il devient, à la longue, le carnet général d'une vie ménagère.

Quand on hérite d'un tel cahier, on n'ose pas, au début, l'utiliser. La page neuve, à l'intérieur, semble réservée à la main qui n'écrira plus. On finit, peut-être, par y inscrire à son tour une recette. La nouvelle écriture, en regard de l'ancienne, paraît plus pauvre, plus déliée — moins exercée par la patience.