La nuit, par la fenêtre ouverte, on entend rouler un train qu'on ne voit pas. La voie est à deux kilomètres au-delà du bois. Le bruit arrive amorti, étiré, presque liquide — une longue plainte mécanique qui ne s'adresse à personne. Il faut quarante secondes pour qu'elle traverse l'air.
On l'écoute, immobile dans le lit. On reconnaît, à l'oreille, qu'il s'agit d'un train de marchandises, plus lourd que les trains de voyageurs, plus régulier dans son rythme. On sait à peu près où il en est : il vient de passer le viaduc, il aborde la courbe avant la gare. Cette connaissance, qu'on n'a jamais étudiée, s'est faite toute seule à force de nuits.
Le bruit des trains lointains est l'un des sons les plus apaisants du monde. Il dit, sans rien dire, que des choses continuent ailleurs sans nous, et que cette continuité est bonne. Quelqu'un, dans la cabine, surveille la voie. Le train roulera jusqu'à sa destination, déposera ce qu'il transporte, repartira. Il n'a pas besoin de nous.
Le bruit décroît, se mélange à la rumeur des feuillages. On ne sait plus, à un moment, s'il est encore là ou si on l'imagine. On s'endort sans savoir. Quelques heures plus tard, dans l'aube grise, un autre train passera, qu'on entendra peut-être à demi, ou pas du tout — c'est selon.