Une salle au plafond bas, des rayonnages de bois sombre, une moquette qui étouffe le bruit des pas. Sur les tables, deux ou trois lecteurs penchés, immobiles. À l'entrée, un comptoir où une dame replace des fiches dans un fichier qui n'a pas changé depuis trente ans. Il fait là une chaleur douce, un peu poussiéreuse.
La bibliothèque municipale n'est pas un lieu de prestige. Elle ne reçoit pas les grandes acquisitions, ne montre pas de manuscrits rares ; elle se contente de prêter, pour trois semaines, des romans dont la couverture a déjà été tenue par trente paires de mains. Les pages sont marquées de plis, parfois d'annotations légères au crayon que la dame n'efface pas toujours.
On y vient le mercredi après l'école, ou le samedi matin, ou un mardi de pluie qu'on ne sait pas occuper. On y lit assis, sans rien acheter, sans rien justifier. La bibliothèque, presque seule à l'époque, offre ce luxe : rester longtemps sans qu'on nous demande pourquoi.
Les livres reviennent, repartent, reviennent encore. Une mince fiche, glissée à l'intérieur de la couverture, garde la trace des dates. On y déchiffre, parfois, son propre nom, écrit dix ans plus tôt : c'est moi qui ai emprunté ce livre, en mars, par un autre temps. Et le livre, lui, n'en a pas gardé souvenir.