Colonne
CI.

Les autocars de campagne

Mai 2028

L'autocar bleu de la ligne 14 s'arrête au croisement, soulève un peu de poussière. Trois personnes attendent au bord du fossé. Elles montent à la file, le chauffeur poinçonne sans se lever. Le moteur reprend sa cadence, on repart vers le village suivant.

Ces autocars passent quatre fois par jour. Ils relient des bourgs qui n'auraient, sans eux, plus aucun lien direct entre eux. Une dame vient faire ses courses au marché du chef-lieu ; un lycéen rentre chez lui après les cours ; un retraité va chez le médecin du canton voisin. L'autocar tient ensemble un tissu social qu'aucune carte ne montre.


On y monte avec un billet en carton qu'on conserve dans la main pendant tout le trajet. À l'intérieur, l'air sent le similicuir chaud et l'essence. Le chauffeur connaît la ligne par cœur — chaque virage, chaque dos-d'âne, chaque arrêt où il sait qu'il ne s'arrêtera pas. Il salue par leur prénom les passagers réguliers.

L'autocar repart au milieu des champs. Par la vitre, une vache lève la tête, une chapelle passe, un panneau qui annonce un hameau dont personne n'a entendu parler. C'est un voyage qui ne mène à rien d'extraordinaire : il mène, simplement, là où les gens du pays doivent aller, et qu'aucun autre moyen ne sait plus desservir.