Le livre est posé à plat sur la table, ouvert à la page choisie. On lit la première strophe à voix basse, deux fois, trois fois. On ferme les yeux, on cherche les premiers vers : il en manque un. On rouvre le livre. On recommence. La lampe éclaire la page d'une lumière jaune. Personne ne nous demande, ce soir, de faire autre chose.
Apprendre un poème par cœur, en dehors de l'école, n'a aucune utilité visible. C'est précisément ce qui en fait le prix. On ne le récitera devant personne. On le garde pour soi, intact, comme un petit objet logé quelque part à l'intérieur, qu'on pourra ressortir un jour dans un train, dans une attente, dans une insomnie.
Les vers, à mesure qu'on les apprend, cessent d'appartenir au poète pour devenir un peu à nous. On les ressasse en marchant, on les murmure en attendant l'eau du thé, on en cherche un mot oublié. Le poème, à force, prend la cadence de notre propre respiration. Il finit par habiter en nous comme un meuble familier.
Des années plus tard, il sera toujours là. On en aura oublié des fragments, qui reviendront sans qu'on les sollicite. Un soir, on récitera intérieurement les quatre premiers vers pour s'endormir. Le poète, mort depuis longtemps, ne saura jamais que ses mots, ce soir-là, auront tenu compagnie à un inconnu.