Une main, autrefois, a souligné cette phrase au crayon. À côté, en marge, deux mots qu'on déchiffre mal : « peut-être » et un autre, illisible. Le livre est d'occasion. La main qui a tenu le crayon ne nous est pas connue. On garde, pourtant, dans le doigt qui tourne la page, une attention nouvelle pour les passages qu'elle a marqués.
Les annotations laissent, dans les livres anciens, la trace d'une lecture qu'on n'aura jamais. Elles disent où un autre lecteur s'est arrêté, ce qui l'avait frappé, ce qui l'avait laissé sceptique. On les regarde avec une curiosité presque archéologique. Parfois, on rencontre quelqu'un dont les choix de soulignement coïncident avec les nôtres : cette concordance silencieuse est l'une des plus belles amitiés qu'on puisse nouer sans se rencontrer.
Certaines marges sont trop chargées : la page disparaît sous les flèches, les exclamations, les commentaires en plusieurs couleurs. On referme le livre. Lire à travers cette épaisseur d'une autre lecture est impossible ; on n'entend plus l'auteur.
Mais une annotation discrète, un seul mot dans le blanc — voilà qui ouvre une troisième dimension à la lecture. On lit le livre, on lit le lecteur précédent, on se lit soi-même. Le crayon a su, sans le savoir, déposer là un petit fanal qu'on aperçoit, des décennies plus tard, comme une lumière encore allumée dans une fenêtre lointaine.