Sur le marché, un samedi matin, devant l'étal du poissonnier. Il a vieilli — plus que moi, j'aime à le croire. Cheveux gris, un peu de bedaine, la même bouche tout de même. Trente ans que nous ne nous sommes pas vus. Il me reconnaît à la même seconde : nous nous saluons, embarrassés, ravis.
La conversation, pendant cinq minutes, est faite de phrases sans surprises. Où habites-tu ? Tu es marié ? Combien d'enfants ? Ce que fait l'un, ce que fait l'autre. On échange des nouvelles d'amis communs dont on n'a, ni l'un ni l'autre, gardé le contact. La file, derrière nous, s'allonge.
Il propose qu'on prenne un café un de ces jours. On accepte. On échange un numéro. On sait, l'un et l'autre, qu'on ne s'appellera pas. Ce n'est pas un mensonge — c'est la convention exacte de ce genre de retrouvailles. Le café, si on le prenait, serait pire que la rencontre au poissonnier : il faudrait remplir une heure, et nous n'avons plus, en commun, qu'un quart d'heure.
Il achète ses moules, je prends mes harengs. Nous nous serrons la main une dernière fois. Avant de partir, il me dit :
— Tu n'as pas tellement changé.
Je souris, sans répondre. Nous partons dans des directions opposées, déjà presque rassurés que la rencontre soit derrière nous.