Colonne
CLXXXII.

Les amitiés qui ne pèsent pas

Janvier 2031

Une carte postale arrive, à Noël, sans cérémonie : trois lignes, un dessin d'enfant en surcharge, l'écriture penchée d'un ami que je vois deux fois par an. Je la lis, je souris, je la pose sur la commode. Je ne lui répondrai sans doute pas avant trois mois. Il le sait. Cela ne le froisse pas.

Il existe, à côté des amitiés serrées, une autre catégorie qu'on méconnaît parce qu'elle ne fait pas de bruit. Elle se contente, à intervalles longs, d'une carte, d'un appel d'un quart d'heure, d'un déjeuner à l'occasion d'un passage. Entre les retrouvailles, rien — et pourtant rien ne s'effrite. Le lien tient sans qu'on ait à le tenir.


Ces amitiés-là sont, dans une vie, parmi les plus reposantes. Elles ne réclament aucun entretien. Elles ne vérifient rien. Lorsqu'on se voit, on reprend la conversation à l'endroit où elle s'était arrêtée trois ans plus tôt, sans avoir à se mettre à jour. Le temps écoulé, sans qu'on s'y attarde, est résumé en cinq phrases puis effacé.

Avec l'âge, on apprend à les préférer aux amitiés exigeantes, qui réclament des dîners, des nouvelles, des promesses. Les amitiés qui ne pèsent pas sont une forme de luxe qu'on n'a pas su voir à vingt ans. À soixante, on les compte sur les doigts d'une main, et l'on s'aperçoit qu'on n'a jamais possédé rien de plus solide.