Il existe, à côté des amis qu'on a perdus, ceux qu'on a cessé d'être. Ce n'est pas eux qui ont changé : c'est nous. La personne qu'ils ont connue, qui les faisait rire à vingt ans, qui pouvait passer la nuit à parler de musique, cette personne-là n'existe plus. Le corps continue à porter le même nom. L'occupant a déménagé.
Cette catégorie est plus délicate que celle des amitiés simplement éteintes. L'ami que nous étions leur manque parfois — sans qu'ils osent le dire. Quand nous nous voyons, ils cherchent encore, par moments, l'ancien ; ils tombent sur le nouveau, qui ne joue plus le rôle. Une légère déception flotte, qu'aucun des deux ne reconnaît.
On ne peut rien y faire. On ne va pas redevenir, pour leur plaisir, celui qu'on n'est plus. On ne va pas non plus leur expliquer que la personne qu'ils aimaient est partie depuis longtemps. La situation se règle par usure : on se voit moins, sans qu'aucune brouille ne soit nécessaire.
Reste, parfois, une affection particulière pour celui qu'on a été — un peu comme on a de l'affection pour un cousin disparu. Cet ami-là continue d'exister dans la mémoire d'un autre. Il n'est plus rien pour nous ; il est encore quelqu'un pour lui. C'est, à sa manière, une survie minime, et qui n'est pas la pire.