Le train est annoncé dans neuf minutes. On a vérifié trois fois le quai, deux fois le wagon. Le sac est posé contre la jambe. On se regarde, on cherche quoi se dire. On a déjà tout dit hier soir, avant-hier, la semaine dernière. Il reste, devant nous, neuf minutes de phrases nouvelles à fabriquer pour rien.
Les adieux sur un quai ont une cadence à part. On les voudrait nets, brefs, presque allègres : ils traînent. Ils traînent parce que le train, lui, ne traîne pas, et qu'on voudrait, en sourdine, lui demander un peu de retard. On parle de choses dérisoires — le repas du soir, la commande du livre, le nom du voisin — pour ne pas parler de ce qui pèse vraiment.
Quand enfin le train entre en gare, les phrases s'écourtent. On répète une consigne qu'on a déjà donnée trois fois. On s'embrasse trop vite. On monte, on cherche sa place. On revient à la fenêtre pour saluer, par la vitre, celui qui est resté sur le quai.
Le train démarre. On agite la main une dernière fois ; lui aussi. La silhouette rapetisse, s'estompe, disparaît. Pendant les premières minutes, on regarde le paysage sans le voir. Puis on s'installe, on sort un livre. La séparation a eu lieu, exactement comme il fallait, sur un quai dont, dans deux jours, on aura déjà oublié le nom.